NOTE DE L’AUTEUR
Ce recueil de photographies et des textes ne prétend pas être un guide touristique de Belle-Île-en-Mer. Il est juste le reflet de mes visites successives sur ce joyaux du Morbihan et des lieux qui m’ont inspirés entre 1989 et 1991 où j’y ai fait huit séjours à différentes époques de l’année.
Les images ont été réalisées sur pellicule argentique (Kodachrome ou Ektachrome) en 24x36 ou en 6x6. Elles ont ensuite été numérisées.
J’espère que cette promenade sera aussi inspirante pour vous qu’elle l’a été pour moi.
Alain Bonnet
REMERCIEMENTS
À Max et Nanou Bonnet pour m’avoir fait découvrir cet endroit magique.
À Marie et Clothilde, des Bellîlloises.
À Dédé Ribouchon et à son beurre !
Photographies, textes, création graphique : Alain Bonnet

Introduction
Les peuples du Néolithique nous ont légué des sépultures souterraines, des cercles ou des alignements de pierres dont le lien évident avec les rythmes solaire et lunaire nous laisse encore perplexes.
Mais plutôt que de chercher des explications, laissons faire notre imagination. Car en ces temps immémoriaux, on pensait autrement. On vivait du battement souverain des marées et de l’immatérialité des matins rosés, du souffle désordonné des tempêtes et de la transparence du soleil couchant.
Indissociables de cet océan mal apaisé, le ciel, son contraire, n’en est pas moins remarquable. L’ennui naît, dit-on, de l’uniformité. On ne s’ennuiera donc jamais à le contempler, à écouter la musique céleste de nuages inattendus.
Aussi ces peuples, nos ancêtres, vouaient à ces éléments une véritable vénération. À tel point qu’ils les ont déifiés. Belenos était le dieu du soleil, Morgane, la déesse des eaux, Brigitte, celle du feu. Les dieux n’étaient pas les seuls êtres surnaturels. Les bardes ont en effet transmis des légendes ou le Bien et le Mal se combattent sous les traits de diables, de géants et de fées.
Ainsi, contraintes de quitter l’Armorique où elles avaient si longtemps vécu, les fées éprouvèrent un si profond chagrin que de leurs pleurs naquit le golfe du Morbihan. Elles jetèrent sur cette nouvelle mer leurs couronnes de fleurs et de là sont apparues les multiples îles. Le plus beau des diadèmes fut poussé vers le large. C’était celui de la reine des fées.
Ainsi naquit Belle-Île.
La traversée
Le voyage commence à Quiberon. Situé au bout d’une presqu’île qui semble être un bras tendu vers Belle-Île.
Mes préférences me poussent à découvrir les îles océanes. Allez sur une île, c’est déjà prendre un billet pour le rêve. Quant à l’océan, sa force et son immensité, tout l’imaginaire qu’il véhicule m’ont toujours fasciné.
La traversée dure trois quarts d’heure et a l’effet bénéfique de tout faire oublier. Le continent est derrière et disparaît peu à peu. Toute sa pesanteur s’engloutie dans l’océan. Chaque vague est comme une marche franchie vers une terre nouvelle que je supposais sereine. En regardant depuis le pont du bateau la masse allongée qui s’élève lentement sur l’horizon, je ne savais pas encore que c’était le début d’une longue histoire.
Belle-Ile est une ensorceleuse...
Le port de Palais s’approche peu à peu… les deux phares face à la citadelle… c’est avec une certaine fébrilité que j’attendais le moment où je poserai enfin le pied à Belle-Île.
Le Palais
Palais, le port d’arrivée et du départ, des retours et des exils, Palais au pied de la citadelle, riante sous le soleil, incite à se balader le long du quai Vauban, accompagné par quelques goélands assurément bavards.
Malgré ses boutiques en attente du touriste, malgré la quasi-disparition des pêcheurs, Palais a gardé cette authenticité de petite bourgade grouillante de vie. Il y a toujours du mouvement. Le défilé des visiteurs qui débarquent, quelques pêcheurs qui rentrent au port et dont les femmes, le lendemain, seront sur le marché. Un voilier qui fait l’admiration de tous. Le ciel qui tout à coup s’assombrit.
Ici, l’air et la lumière prennent toute leur place sans vous étouffer. Ici, c’est un sentiment de délivrance que l’on ressent. On se trouve comme affranchi de toute contrainte. Le temps ne compte plus et chaque minute se vit pleinement, pour soi-même.
Le port se calme à nouveau. Des reflets irisés animés de vibrations primitives, peut-être le souvenir d’une tempête, me rappellent d’autres îles baignées par le même océan…
La pêche
Mais le port de Palais connut autrefois une plus intense activité. C’était avant la disparition de la sardine. Le port regorgeait alors de pinasses, ces fameuses chaloupes pour la pêche à la sardine. Les pêcheurs partaient tôt le matin et revenaient quelques heures plus tard quand la pêche était bonne. Il fallait alors décharger le poisson, s’occuper des filets et se réapprovisionner en tonneaux de rogues, c’est à dire d’œuf salé de cabillaud, de morue ou de maquereau qui servaient de bouette ou d’appât.
L’arrière-port servait pour l’inspection des carènes. Entre deux marées, les ouvriers procédaient aux petites réparations. Il y avait même un important chantier de construction navale. Les bateaux venaient de Lorient, de Groix et de plus loin encore, tant la renommée des chantiers bellilois était grande. Il ne reste aujourd’hui que quelques pêcheurs. Les deux mains suffisent pour les compter. L’État n’a pas fait grand-chose pour les aider. Il semblerait même que ce soit tout le contraire. Les pêcheurs touchaient une prime s’ils brûlaient leurs bateaux. Curieux paradoxe. D’autant plus qu’à présent, la plupart du poisson en vente à Belle-Ile vient du continent...




La citadelle
Située à l’entrée du golfe du Morbihan, Belle-Ile occupe une place stratégique. Très tôt, il apparut nécessaire de la protéger contre les attaques anglaises et hollandaises. Les troupes ennemies n’avaient qu’à accoster sur une plage et il leur était alors facile d’investir toute l’île en remontant les vallons. Aussi, la côte est jalonnée de fortifications imaginées par Vauban.
L’ouvrage majeur est sans aucun doute la citadelle de Palais. Des fortifications ceinturant la ville. Vauban en dessina les plans. Mais ce n’est que 150 ans plus tard qu’elle fut réalisée sous le Second Empire. Au XIXe siècle, la citadelle est transformée en prison d’État. Une prison est plus sûre sur une île. Parmi les personnes célèbres y ayant séjournée, on trouve un certain Karl Marx, interné de juin à août 1845 avant d’être extradé vers Bruxelles.

La Belle Fontaine n’est pas un ouvrage de défense, mais un réservoir d’eau destiné au ravitaillement des bateaux.
La Côte Sauvage
Je ne me lasse pas du spectacle grandiose que la nature y organise. J’aime sentir la morsure du vent et du sel. Plus qu’ailleurs, on ressent ici la rivalité éternelle de la mer, de la terre et du ciel. De la pointe du Skeul à celle des Poulains, la côte porte les stigmates de ce combat. « L’Atlantique ronge nos côtes » disait Victor Hugo. Force est de constater qu’ici, l’océan devait avoir un sacré appétit ! Sous la houle insurgée poussée par un suroit indomptable, se bousculent une cohue de rochers et de brisants, de criques et d’ilots. Le vent perd patience et les embruns se révoltent. Des nuages nonchalants sont bousculés par des bourrasques fébriles.
Mais parfois, au détour du sentier côtier, la carapace de roc s’estompe. On découvre des criques où la mer s’adoucit. Le combat devient caresse. Les vagues se blottissent sur la côte étirée et s’enroulent autour de rochers émergeants.
D’abord les Celtes, puis les envahisseurs, Romains, Saxons ou Normands, les voisins, vendéens ou bretons, les réfugiés acadiens, puis les pêcheurs, les paysans, les pirates, les soldats, les artistes, ont fait souche à Belle-Ile. Terre d’accueil, la population actuelle est certes composée de Bellilois d’origine, mais aussi de Bellilois d’adoption qui ont trouvé en ces lieux le calme et la sérénité qu’ils n’avaient pas sur le continent.


Jaune, bleu. Sucré, salé.
Quand l’arôme cireux des genêts flamboyants se mêle aux effluves iodées de l’océan, c’est une symphonie de couleurs, un concerto de fragrances où la place du soliste est très disputée. Mais qu’importe qui l’emportera ! La balade sur les sentiers côtiers n’en sera que plus ennivrante.



De nombreuses personnalités ont séjourné à Belle-Ile . En 1886, Monet fut séduit par les aiguilles de Port‑Coton, doigts acérés émergeant de la nuit des temps et semblant défier le ciel. Trempant son pinceau dans l’océan, ses toiles ruissellent de lumière et de force.
Tout proche, un hôtel grand luxe y accueille des visiteurs chanceux. Un hélicoptère à la cocarde tricolore signale même la présence d’un président... Il souhaitait avant de se soumettre aux « forces de l’esprit » voir une dernière fois les lieux qui l’avaient marqué dans sa vie. Belle-Île-en-Mer en faisait partie.
En 1894, Sarah Bernard s’installe à la Pointe des Poulains. Sa résidence fut détruite durant la dernière guerre. Ne subsiste qu’un fortin. On a de la peine à imaginer que là existait une demeure de quatorze chambres avec de larges fenêtres ouvertes sur l’océan. Difficile d’imaginer les soirées et les fêtes, les jardins, la serre et la mare entretenue par une armée de jardiniers. Un banc circulaire dominant les vagues… c’est là qu’elle répétait ses rôles dans ce théâtre inversé. Elle en haut des gradins, avec comme hypothétique public l’océan. Sarah Bernard viendra ici chaque été pendant 30 ans. Elle mourut en 1923, mais ne reposera pas sur le rocher qu’elle avait choisi. Et c’est bizarrement la seule parcelle qui appartient encore à ses héritiers.

Arletty a choisi Donnant.
Donnant c’est la douceur et la fougue, le sable et les rouleaux. L’attirance et le danger. Le calme avant la tempête. Un clapotis aux allures de berceuse où les vagues rebelles soulevées par le désir du ventre brondissant de l’océan. Combien d’heures ai-je passé au sommet des falaises à suivre les déferlantes, à tenter de prévoir où elles s’échoueraient ? Mais rien ici n’est prévisible. Seul l’océan est maître, c’est lui qui décide.



On trouve à Belle-Île un coquillage très rare et apprécié des Espagnols. Ces derniers ont dévasté les côtes portugaises et les Bellilois ont profité de l’aubaine. À tel point que le pouce-pied, puisque tel est son nom, commence aussi à devenir rare. C’est maintenant une espèce protégée et le ramassage est limité à certaines périodes.
Le prix peut atteindre 100 € le kilo. Il y a quelques années, il y eut des luttes acharnées entre ramasseurs de pouces-pieds. Le fusil et la dynamite ont un temps régi les limites territoriales de chacun. Le pouce-pied doit être ramassé sur des rochers baignés par la marée. On peut y aller à pied si la côte le permet, en bateau, en évitant les écueils, ou en escaladant les falaises. C’est dangereux puisqu’au niveau même de l’eau et nul n’est à l’abri d’une lame de fond. Ce bouquet de la mer à l’aspect un peu effrayant se consomme cuit. Une fois extraite la carapace, il en sort une chair rose ou rouge, toute ruisselante.




La campagne
Il n’y a pas de rupture entre les côtes et l’intérieur. Tout se fait insensiblement et l’on ne peut passer des colères océaniques à la douceur campagnarde, sans heurt, sans presque s’en apercevoir.
Des aubes encore troubles parfois plongées dans un silence aveugle aux crépuscules hésitants, la campagne ici n’est jamais ennuyeuse. Toujours changeante, elle joue l’alternance pour attirer le regard, aidée par un ciel tantôt épais et chargé, tantôt d’un bleu à faire pâlir des régions plus méridionales.
Terres agricoles et pâturages dominant la côte, rares forêts de résineux et landes sauvages, tel est le cocktail détonnant qui signe l’œuvre patiente du temps. La nature construit, modèle ; elle entreprend, elle se hasarde. Jamais rien n’est figé. Le présent appartient déjà au passé.
Pour habiller l’insaisissable horizon, on discerne un moulin, un village aux façades blanchies, une centaine de hameaux aux noms savoureux : Antoureau, Brenantec, Borgrouaguer, Kerdalidec, Kervilahouen, Radenec, Samzun…




Il y a encore à Belle-Ile des paysans ; et c’est pour ça qu’il y a des paysages. L’agriculture et surtout l’élevage occupent une cinquantaine de fermes.
L’agneau et le mouton bellilois sont d’ailleurs très bons, les fameux prés-salés. En effet, durant les tempêtes d’hiver, le vent projette par-dessus les falaises les embruns qui se déposent dans les pâturages.
Et c’est ainsi que la viande, mais aussi le lait et donc le beurre sont salés.


Il y avait à Belle-Île un paysan qui « vivait dans l’ancienneté » selon ses propres mots. Pas d’engrais, mais du fumier. Pas de tracteur, mais des chevaux. Pas d’emprunt. Pas de dette. Et pas de soucis. Ce paysan vivait à Anter, au-dessus de la plage de Donnant. Il s’appelait Désiré Ribouchon. La ferme de Désiré, c’était d’abord un concert d’odeurs. Odeur de vache, parfum de couvée, effluve d’herbe fraîchement coupée. Senteurs de toujours et d’enfance. Les journées étaient longues et dures, mais il était heureux.
Désiré a rejoint le royaume des fées en octobre 2002.
Les croix
On ne trouve pas à Belle-Ile des calvaires comme en Bretagne continentale, mais des croix tendues vers le ciel. Elles jalonnent les chemins ou marquent les carrefours. Peut-être indiquent-elles le chemin à suivre pour pénétrer l’âme bretonne ? Car les cieux ont ici quelque chose de mystique. On interroge le ciel pour savoir son avenir. Les Bretons les ont même peuplés, d’anaons, les âmes des défunts. Aussi, regarder le ciel revient à retrouver les êtres disparus qu’aucune fantaisie spatiale ne saurait ébranler.
Locmaria
Cette profusion de croix nous mène à l’église de Locmaria qui porte l’étrange nom de Notre-Dame-du-Bois-Tors. Une légende populaire raconte en effet qu’un navire hollandais avait accosté à Port-Maria. Démâté par la tempête, l’équipage abattit un arbre de la place du village.
Mais ce dernier se tordit comme un vieux tronc et devint inutilisable. Pour remercier la Vierge de ce miracle, les gens du pays baptisèrent l’église de ce curieux nom qu’elle a gardé depuis.






















































































